Vies et passions d'une Fûjôshi

Vies et passions d'une Fûjôshi

Le Pont

J'ai écris cette nouvelle il y a un peu plus d'un an et demi maintenant, et je l'avais envoyé au Prix Clara, un concours de nouvelles pour jeunes écrivains. Bien que faisant partie des finalistes, elle n'a pas été retenue.

Je suis très attachée à cette nouvelle, et j'espère qu'elle vous plaira aussi. N'hésitez pas à laisser un commentaire pour me dire ce que vous en pensez ! ;)


 

Le Pont

Ce n’est pas un pont connu. Ce n’est pas non plus un pont abandonné, mais il mériterait un bon coup de peinture fraîche. Il y aurait bien, également, quelques vis et boulons rouillés à changer, mais rien d’urgent. Ce n’est pas un pont très ancien, mais il n’est pas tout jeune non plus. C’est un pont comme les autres. Il déploie jour et nuit son arc métallique, même lorsque la rivière déborde et inonde son dos. C’est qu’il n’est pas très haut, ce pont, et il pleut beaucoup par ici.

 

Il n’est pas très heureux, mais il est tout de même satisfait de son statut de pont piéton. Seulement, il aimerait disposer d’un ou deux bancs, où les amoureux pourraient y échanger des mots doux, et les vieilles personnes s’y reposer et reprendre leur souffle.

 

Mais s’il n’avait qu’un vœu, un seul… ce serait d’avoir des barrières plus hautes. Parce qu’alors, peut être que l’homme de la dernière fois n’aurait pas sauté. Lorsqu’il l’avait vu arriver, voûté et abattu, le pont savait bien ce qu’il allait faire. D’abord, l’homme avait hésité, et même tenté de rebrousser chemin. Puis il avait fermé les yeux, avait pris une grande inspiration… et était tombé comme une statue de pierre, sans un bruit, sans mouvements, d’un seul bloc. Une fois dans l’eau, il avait bien essayé de rester à la surface, de nager, mais il avait fini par abandonner, et il s’était noyé. L’on ne retrouvera sans doute son corps que bien plus tard, et bien plus en aval. Peut être ne saura-t-on jamais qu’il avait sauté de ce pont-là précisément.

 

Depuis la veille, le pont ne cesse de se demander si l’homme avait une famille, et si cette famille pleurait comme pleurent les nuages en ce moment même. Il ne sait pas, le pont, et ne saura jamais, mais il n’a pas grand chose à faire, et imaginer passe le temps. Peut être cet homme avait-il perdu sa femme, ou son enfant. Peut être avait-il juste perdu son travail et n’avait pas pensé au mal qu’il infligeait aux autres. Il avait bien vu, le pont, que cet homme n’était pas mauvais. Il y avait un éclat de bonté dans ces yeux fatigués qu’il avait vus hier, et qu’il avait eu tout le temps de contempler pendant que l’homme hésitait.

 

Que font ses amis, en ce moment même ? Et sa famille ? Et ses parents à lui ? Sont-ils vivants ?

 

Et cet homme, a-t-il laissé une dernière lettre avant de sauter ? Était-ce prémédité, ou y a-t-il pensé au moment où il s’est engagé sur le pont ? Et puis, pourquoi a-t-il sauté, tout d’abord ? Était-il insatisfait, frustré, déprimé, malade, délaissé, solitaire ? Ou n’était-ce que son impression sur le vif, une impulsion égoïste après une journée fatigante ?

 

Tout cela, le pont se le demande. Et il se le demande sans cesse, sans espoir de réponses. Cela l’occupe. A cette heure de la journée, il n’y a personne dans le coin, alors le pont se relâche, se détend. Et il réfléchit. Aurait-il pu sauver cet homme ? Comment ? Il n’est qu’un pont, après tout. Qu’aurait-il pu faire ? Il ne sait pas. Et ce vieux canard, qui niche sous son pilier droit, aurait-il pu le sauver ? Peut être. C’est un canard, et les canards sont vivants. Ils respirent, naissent, mangent, vivent, communiquent, grandissent, vieillissent, et meurent. Mais pas lui. Pas le pont. Le pont, il vieillit et sera détruit un jour, mais il n’est pas vivant. Si seulement ses barrières étaient plus hautes, l’homme se serait sûrement découragé. Ou peut être que non. Peut être était-il fermement déterminé à se noyer dans la rivière et dans le reflet de la lune sur la surface de l’eau. C’est bête, tout de même, de mourir si vite. Cet homme n’a sans doute pas assez profité de la vie. Ou alors il n’a pas assez réfléchi avant de sauter.

 

Un jeune garçon arrive par ici, il s’approche du pont, l’emprunte, en parcourt la moitié et s’arrête. Il appuie ses bras croisés sur la barrière et fixe l’eau sans la voir. Le pont connaît bien ce garçon, il s’appelle Pierre, et il passe ici tous les matins pour aller au collège. Parfois, il donne rendez-vous à ses amis sur le pont. Ils se saluent, puis ils partent vers le centre ville ou vers la maison de Pierre, ou de son ami.

 

Le pont aime bien le garçon parce qu’il ne crache pas par terre et qu’il amène souvent un peu de pain pour le canard, qu’il appelle Norbert. Parfois, le garçon parle un peu avec Norbert le canard, mais Norbert ne lui répond pas. Les canards ne parlent pas comme les humains. Et ils ne s’intéressent qu’aux quignons de pain, de toute manière.

 

Mais cette fois-ci, le garçon n’a pas de pain, et il a l’air triste. Son regard se perd dans la rivière, comme s’il cherchait une étoile au fond de l’eau un peu boueuse et très trouble. Et puis, il n’a pas de parapluie, ni de veste, alors qu’il pleut. Il pleut souvent, par ici, mais rarement très fort. C’est souvent une petite bruine, un léger rideau qui rafraîchit. Mais pas aujourd’hui. Pourtant, Pierre est en jean et tee-shirt, et c’est à peine s’il tremble. Et puis, il a le dos voûté, comme celui de l’homme d’hier. Le pont trouve même que le garçon a l’air terriblement seul. Va-t-il sauter ? Non, impossible. Il est trop jeune, et trop intelligent. Mais plus le pont regarde Pierre, plus il le voit triste, froid et solitaire. Le pont prend peur. Et s’il allait bien sauter, finalement ? Il doit faire quelque chose. Il ne veut pas que le garçon cesse de donner du pain à Norbert le canard, qu’il ne passe plus par lui pour aller au collège le matin ou pour rentrer chez lui le soir.

Et puis le garçon se met à parler.

 

“Dis, le pont…”

 

Oui ? pense le pont, qui ne peut que penser.

 

“Tu m’entends ?”

 

Bien sûr, bien sûr que je t’entends.

 

Le garçon se tait, le silence n’est plus occupé que par la pluie et le vent. Pierre frissonne, et le pont frissonne avec lui.

 

“C’est… C’est d’ici qu’il a sauté, hein ?”

 

Oui. Mais un peu plus sur la gauche.

 

“C’est trop bête, hein ? De finir... comme ça, je veux dire.”

 

Oui, c’est bête.

 

“Mais moi aussi, je suis bête. Je… je ne lui ai jamais dit que, ben, que je l’aimais. Alors que c’était mon père, quand même. Et puis, c’est pas compliqué de dire à quelqu’un qu’on l’aime, non ?”

 

Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais dit.

 

“Mais tu sais, lui non plus il ne m’a jamais dit qu’il m’aimais. Je le savais bien, bien sûr ! Mais ça fait toujours plaisir de l’entendre.”

 

Oui, sans doute.

 

Le garçon ouvre la bouche pour parler, mais finalement se tait. Il ne sait pas comment le dire. Il fixe l’eau sale et Norbert, le canard qui nage.

 

“Salut, Norbert. Désolé, vieux, j’ai oublié ton pain. J’oublie pas mal de chose depuis hier.”

 

Pourquoi donc ? pense le pont. Mais il ne peut pas le dire. Pourtant, il aurait tant de choses à raconter, lui aussi…

 

“Tu sais, Norbert, j’ai beau avoir dit du mal de lui, c’était quand même mon père, et… et, ben, je l’aimais bien, quoi. Même s’il rentrait toujours tard, qu’il buvait et qu’il était jamais là pour mon anniversaire… Au fond, j’ai beau savoir que s’il travaillait autant, c’était pour moi et pour ma mère, mais j’arrive pas à… à lui pardonner.”

 

C’est parfois difficile de pardonner.

 

“Ma mère, maintenant qu’il est plus là, elle a décidé de travailler. Elle a fait beaucoup d’études, hein, mais depuis son accident elle trouve pas de travail. En même temps, elle est en fauteuil roulant... Ses jambes ont été totalement écrasées quand le camion s’est renversé. On l’a pas amputée, mais c’est du pareil au même.”

 

Les fauteuils roulants ne peuvent pas passer sur moi, à cause des escaliers. Pourtant, j’aimerais bien qu’ils passent.

 

“Mais tu sais, le pont, je suis sûre qu’elle va y arriver. Parce que ma maman, elle est forte. Elle s’occupe de tout tout le temps, et elle me demande presque jamais de l’aider. Je l’aime beaucoup. Bien plus que mon père. Lui, il est parti tout seul, c’est pas égoïste ? Tout ce qu’il a laissé, c’est de l’argent et un bureau vide.”

 

J’aimerais rencontrer ta mère, mais elle ne peut pas venir sur moi.

 

“Je ne sais pas pourquoi je te parle, le pont. Je sais bien que tu ne répondras pas. Tu es un objet mort qui n’a jamais été vivant. Mais je t’aime bien, tu sais ?”

 

Moi aussi, je t’aime bien.

 

“Plus tard, j’aimerais construire des ponts. Des ponts si beaux que personne n’en sautera jamais, et qu’ils rendront leur joie aux hommes et aux femmes déprimés.”

 

Je suis sûr que tu réussiras. N’oublie pas de les rendre accessibles aux fauteuils roulants.

 

“Je te jure que je réussirai. Et quand j’aurai réussi, je reviendrai ici, et je déposerai des fleurs pour mon père. Parce que je l’aurai pardonné, et qu’il me manquera.”

 

C’est un beau rêve, pense le pont. Et il a envie d’avoir un rêve, lui aussi. Mais les ponts n’ont pas de rêve, alors il se contentera de celui du garçon. Et c’est déjà trop, pense-t-il.

 

“Ah, je sais comment sceller notre promesse. Attends deux minutes…”

 

Pierre fouille dans ses poches, et en sort un petit couteau suisse. Il enlève son bracelet brésilien, et, avec le couteau, il le coupe en deux.

 

“Quand je l’aurai noué, je partirai. Et je ne reviendrai que quand j’aurai respecté ma promesse.”

 

Et tandis que le garçon noue le bracelet, il laisse ses yeux pleuvoir de petites gouttes salées, qui s’ajoutent à la pluie pour dessiner des cercles sur la rivière. Et le pont, tout au fond de lui, se demande pourquoi l’homme a sauté alors qu’il avait une famille si belle.

 

Cette question, le garçon l’a posée à sa mère, lui aussi. Mais la réponse ne sera jamais plus connue que par un cadavre, et ils ne sont pas réputés pour être bavards.



25/04/2015
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